Le dernier gemmeur de Jard sur mer

pin maritime
Collier de perles de rosée

Bonjour mes amis,

Aujourd’hui, j’ai décidé de vous raconter les souvenirs de mon ami Iréné, ancien gemmeur de 93 ans.

« gemmeur : celui qui récolte la gemme appelée encore la résine du pin »

Iréné, Je l’ai rencontré dans son jardin, séparé du mien par un pré à vaches et d’une haie de frênes et de sureaux .

C’était un jour de fin de printemps, il y a déjà quelques années, je venais de m’installer depuis peu sur la commune.

D’abord, je fus  intriguée par ce jardin, qui m’avait attirée le regard, car il était différent des autres jardins de la zone maraîchère juste en bordure du village, entre la zone dunaire et le marais.

Ce jardin était parfaitement entretenu, mais il se distinguait des jardins maraîchers,  cultivés par des professionnels, spécialisés dans la tulipe, le lys, l’ail,  l’oignon, l’échalote et la pomme de terre nouvelle, par un je-ne-sais-quoi que je n’arrivais pas à définir au prime abord.

En effet, mon regard a été attiré par des rangs de plantes à larges feuilles vertes, légèrement rugueuses que je reconnus être des pieds de  consoude ou symphytum, puis plus loin une grande planche de persil, et enfin un carré d’orties, le tout avec des dahlias dans chaque coin.

« C’est curieux , ce n’est pas le genre des maraîchers du coin de garder des orties dans leurs jardins », m’étais-je fait la réflexion, et puis, pourquoi tant de consoude et de persil ?

Donc à l’époque, je travaillais encore et je n’allais au jardin qu’une fois par semaine, mais je ne manquais jamais d’aller jeter un coup d’oeil par delà la haie, dérangeant souvent un héron majestueux quand ce n’était pas un geai ou une cigogne .

Un jour, je vis un petit vieux, vêtu d’un bleu de travail bien délavé et d’un grand tablier de jardinier à l’ancienne entrain de sarcler d’un geste lent et économe une grande planche de haricots verts.

Je m’avançais bien décidée à faire connaissance avec ce drôle de voisin sorti tout droit d’un almanach du jardinier modèle 1940.

L’homme m’accueillit avec un regard lumineux et un petit sourire comme si nous étions de vieux amis, et d’emblée, il se présenta comme Iréné et me tutoya de suite : « tu sais » me dit il « si tu aimes ta terre elle te le rendra ».

Je lui fis part de mon questionnement concernant ce jardin pas comme les autres et il me parla de ses plantes et de ce qu’il en faisait et longtemps nous échangeâmes  nos expériences  et Iréné évoqua ses jeunes années avec son père « gemmeur », jusqu’à ce que la fraîcheur du soir nous fît prendre congé l’un de l’autre.

Les semaines passèrent et à chaque fois je revenais du jardin avec plein de conseils de bon sens , et de nouvelles idées pour mon propre jardin.

Un dimanche d’hiver,

de ceux dont on ne voit pas le soleil, avec ses interminables rafales de vent d’ouest, chargé de gros nuages couleur plomb  semblant écraser l’horizon, donnant l’impression que le ciel touche la terre, je rendis visite à Irénée .

Je fus accueillie avec beaucoup de simplicité et de gentillesse   dans une drôle de pièce- puisque c’était l’ancienne salle d’un bar transformée en salle à manger- avec un gros poêle à bois qui diffusait une bonne  chaleur. Comme à l’accoutumée,  Georgette son épouse m’offrit un bon bol de café-chicorée bien chaud . La conversation musardait sur les années de guerre. Je questionnai mon ami sur ces  années là, tant j’étais consciente que nos ainés étaient des bibliothèques de souvenirs.

Iréné revint sur  ses très jeunes années où il travaillait comme gemmeur avec son père dans la forêt de Longeville sur mer ( Vendée).

Son père originaire des landes, pays de pins maritimes et berceau d’une longue tradition de résiniers ou gemmeurs, avait appris ce métier dès 10/12 ans en forêt de Bussac (Charente maritime, puis, la vie l’avait amené en Vendée .

Iréné , son fils né vers 1919 avait pratiqué ce métier de 1932 à 1944 .

Pour commencer, pour être gemmeur,  il faut posséder une concession, attribuée pour 4 ans, par ce qu’on appelait » l’administration des eaux et forêts » ancêtre de notre ONF actuel (office national des forêts), qui bien qu’ayant perdu les eaux si je peux me permettre ce petit jeu de mots obstétrical,  n’a pas accouché de grand chose en terme de gestion de nos forêts domaniales, quand je vois sa façon toute sarkosienne de gérer nos belles forêts  littorales  (des coupes blanches et au galop!!!)…

Radegonde ma vieille, tu t’égares !

Donc la fin de l’hiver s’annonçant , dès février commençait le temps de l’écorçage des arbres marqués par les « eaux et forêts »d’une pastille ronde E&F. Iréné parle d’un outil coupant appelé  « écorci »en patois landais avec lequel il pelait l’écorce sans blesser l’arbre: la partie rouge de l’écorce restait en place.

Sur ces arbres  » pelés » le résinier (gemmeur)pratiquait au pied de l’arbre une saignée nommée « la care »,  rainure oblique de10cm /12cm de large sur 10 mm de profondeur pratiquée avec » le bridon »( p’tiote en patois landais),  autre outil très affûté. Ces rainures étaient plutôt très horizontales au début puis s’obliquaient d’années en années pour finir verticales la quatrième  année à 3 mètres du sol.

la première année le tronc était ainsi scarifié sur 60cm de hauteur, la deuxième année 1 mètre supplémentaire et 70cm de plus chaque année sur une hauteur totale de 3 mètres; au delà les scarifications s’allongeaient jusqu’à 20/22 cm mais leur nombre diminuait.

Au bout de 4 années d’exploitation par les gemmeurs, les Eaux et Forêts vendaient le bois à la coupe , en conservant les arbres les plus droits et  éclaircissaient ainsi la forêt  de façon régulière, et non pas malheureusement en coupes blanches comme les habitants de Longeville le voient depuis quelques années _(il faut être rentable nous dit on …)

La forêt de pins maritimes

A l’époque, Il y avait toute une économie locale autour du bois : les charbonniers qui fabriquaient du charbon de bois , les bûcherons qui abattaient avec leurs grandes scies les arbres , les charretiers qui débardaient les pins, les charrons qui fabriquaient les charrettes et les roues, les gardes et autres employés des eaux et forêts, les gemmeurs etc…  sans parler des enfants qui ramassaient les pommes de pin vertes pour les porter au garde forestier lequel, après les avoir laissées sécher  au soleil, en récupérait les graines nommées pignons pour de futures semences. Ensuite, les enfants reprenaient leurs   pommes de pin  pour le chauffage en complément des « bouses de vaches séchées » stockées pour l’hiver. En 1906  le village de Longeville sur mer comptait 94 foyers et 279 habitants dont la grande majorité était cultivateur.

Par ailleurs,  les paysans  cultivaient les « casses », parcelles de forêt défrichées à la main et à la pioche, souvent bordées de vignes  pour la culture  maraîchère. Ils y cultivaient  surtout des pommes de terre , des « mojettes »(haricots blancs) , de l’ail et des oignons. La terre était amendée avec du goémon mélangé au fumier de leurs bêtes. C’était déjà la permaculture avant l’heure…

Quelques pancartes en  gardent encore  le souvenir :  la casse à la reine, le creux du chien , la casse à la bonne femme mais les pins , les chênes verts ou les acacias  ont repris tous ces territoires depuis bien longtemps .

Toutes ces  familles  n’étaient pas très  riches, mais entre le potager, la volaille, les lapins et les cochons, en règle générale, ces gens s’alimentaient plutôt bien , d’autant que la plupart d’entre eux  avait quelques vaches .

D’autres possédaient une concession de bouchots qu’ils plantaient de pieux de pins . L’écorce permettait de bien accrocher les moules, ce qui leur procurait un petit plus, bien loin des modernes concessions mytilicoles de la Baie de l’Aiguillon  qui ont enrichi Charron(Charente Maritime) et l’Aiguillon (Vendée)ces dernières décennies .

Revenons à nos gemmeurs

Dès la fin février voire début  mars, période où il gelait dur encore, nos gemmeurs  préparaient les arbres et vérifiaient les crampons de zinc qui maintenaient les pots à résines achetés chez les potiers locaux . Puis , dès la fin des gelées arrivait le printemps,  la résine commençait à couler  le long des scarifications (cares) dans les pots à résines. Iréné et son père avivaient ces cares  toutes les semaines avec le bridon .

D’un geste vif  nos gemmeurs ôtaient un copeau d’écorce de 2 à 4 mm  bien net de la main Gauche  avec ces bridon , outil tranchant pesant à peu près 5kg.

Le temps de la récolte : la ramasse.

Cette résine  encore appelée  gemme du pin est  constituée d’essence de térébenthine et de colophane  et de brai utilisé comme calfatage en charpenterie marine . Elle s’écoulait  dans les pots d’argile et  se récoltait toutes les six semaines à l’aide d’un couteau à résine . Ce dernier était  souvent fabriqué par le forgeron local avec  des anciennes limes à sabots de chevaux reformées et parfaitement affutées  .

Dans cet  antre de Vulcain , trônait une énorme enclume. La forge  attirait toujours les gamins du village que le forgeron parfois lassé de leur chahut  faisait fuir d’un grand juron, accompagné d’un formidable coup de marteau sur le fer rougi d’ou jaillissait  une myriade d’étincelles .

Telle une bande de moineaux  ils se sauvaient en courant .

Les barriques de résines .

Elles étaient en pin ou en châtaignier, le chêne étant trop noble pour ces barriques pesant  80kg vides ,  les gemmeurs  les laissaient en forêt le temps de » la ramasse »  . Ensuite ils les roulaient avec un bois faisant levier pour les déplacer . Une fois pleines, leur poids tournait autour de 300kg.

Iréné et son père les envoyaient à l’usine de résineux Lestou à Bordeaux, puis aux Ets  Besson à La Tremblade (charente Inférieure) ceci 4 à 5 fois par an. Un bon résinier pouvait récolter 220 litres de belle résine blanche dans la journée.

Au fur et à mesure de l’exploitation, les pots étaient remontés le long du tronc du pin dit « gemmé », conférant à cette résine une plus grande pureté , donc l’espérance d’un bon prix à venir .

A l’usine, les barriques étaient vidées puis nettoyées à la vapeur .

Il y avait un cours officiel de la résine d’autant plus élevé que la résine était propre et qu’elle était riche en térébenthine, cours décidé par la Chambre de commerce  des bois à Bordeaux , lui même basé sur le cours de l’essence de térébenthine très utilisée dans les peintures et tous ses produits dérivés : terpine , colophane et autres produits d’utilisation médicale ou industrielle .

Au début, me dit  Iréné,  son père faisait transporter  leurs barriques par charettes tractées par des chevaux,  à la gare de Champs Saint Père (Vendée) pour la Tremblade via Luçon puis ils utilisérent la voie métrique (écartement des voies d’un mètre) dite économique, Beauvoir sur mer =>Luçon en passant par Talmont, puis récupérait la ligne normale Nantes Bordeaux . cette voie s’arrêtait dans chaque  petite ville côtière en longeant toute la côte mais à l’époque elle court- circuitait la Tranche sur mer et L’aiguillon.

Si vous relisez « les relais de Mer » de Louis Chevalier ,

un enfant du pays devenu professeur au collège de France, vous vous replongerez dans la vie de l’Aiguillon sur mer au tout début du siècle. A cette époque les gens travaillaient très dur de leurs bras , il n’y avait pas de machine à moteur.

La plupart des  familles avait un boeuf ou un cheval pour les plus aisés , mais  d’autres n’avaient  simplement qu’un âne plus pratique à manœuvrer  dans les chemins étroits bordés de chênes verts utilisé pour porter les sacs de pommes de terre ou pour tirer les brouettes . Et puis un âne était moins gourmand en prairie donc plus économique surtout quand on se le prêtait…

A l’époque, les craintes liées au travail venaient surtout des outils tranchants, mais  dès le printemps, la principale peur des gemmeurs  venait des « sarpents » . En effet la tradition orale relate encore  telle anecdote de morsure de vipères ou tel drame aboutissant à la mort , qui d’un enfant, qui d’une femme, ces derniers fournissant une main d’oeuvre essentielle en travaillant souvent à la culture .

Iréné dit : « les vipères , nous les sentions à l’odeur ».

La récolte de la résine s’effectuant jusqu’au mois d’octobre tant que la gomme coulait , ceci dépendait bien sûr de la température extérieure.

Pour finir, la partie sèche de la résine étant mélangée à celle plus  molle des pots grattée à l’aide du » barasqui »( grattoir traditionnel ), ce qui permettait encore une petite marge avant la fin de la saison .

l’hiver venu, nos gemmeurs redevenaient bûcherons et travaillaient à la coupe des bois .

les barriques étaient remisées pour l’hiver, en attendant la saison suivante . Elles étaient plongées, pour les rendre imperméables,  un peu avant la campagne de printemps dans l’eau  de la rivière de Saint Vincent sur Jard,  là où se trouve la maison d’un Grand vendéen, Georges Clemenceau .

Hélas avec la fin de la guerre et l’essor de l’industrie issue du pétrole, l’utilisation de l’essence de térébenthine diminuait , le white spirit triomphait et la forêt n’était plus entretenue .

Les gemmeurs ne pouvaient plus vivre de leur métier. Ils disparurent  progressivement au lendemain de la 2eme guerre mondiale.

Ainsi avec la disparition de nos gemmeurs, une page de l’histoire des hommes  de cette zone forestière  se tournait. Progressivement la vie  , dans cette région côtière entre la mer et le marais, s’estompa laissant place à des forêts de moins en moins entretenues, les politiques actuels n’ayant plus qu’une vision à court terme avec une rentabilité immédiate.

Quand un jour je reparlais de cette période à mon vieil ami , il ferma les yeux, son esprit semblant  galoper auprès du  jeune apprenti de quatorze ans qu’il était . Après un moment de silence  il me  dit : »vois -tu,  cette forêt créée par nos anciens, maintient la dune, protège le littoral  et sans elle, les tempêtes  n’auront plus d’obstacle pour déferler sur le marais juste en arrière » .

Une larme coulait sur sa joue .

De nos jours les chemins défoncés par des énormes engins aux roues plus hautes qu’un homme sont parcourus par les hordes de citadins en shorts fluorescents  venant  » se bagnauder à la plage ».

Ainsi va la vie.

A bientôt mes amis

Radegonde

 

 

 

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *